4618

Expédition « La Planète Revisitée - Nouvelle Calédonie 2016 » : Volet « Côte Oubliée » - Province Sud

Par Olivier Pascal

Un unique « billet » pour cette opération en Nouvelle Calédonie. Vous en comprendrez, je l’espère, la raison dans les lignes qui suivent. Une mission plus courte que prévue et peu de temps pour tapoter sur un clavier m’obligent à raconter en léger différé les événements de cette mission anniversaire (10 ans) du programme « La Planète Revisitée » et en avance un premier bilan.

Le ton de ce billet est forcément moins vachard que celui des textes sur le vif des missions précédentes. Écrire en décaler, c’est être est moins dans le bain et les anecdotes perdent de leur fraicheur. On est aussi plus prudent, des vengeances n’étant jamais à exclure. D’ailleurs, la plupart les participants à cette édition 2016 sont des vieux grognards de « La Planète Revisitée » dont j’ai déjà dit le plus grand mal et que j’ai l’intention d’avoir à nouveau à mes côtés l’année prochaine pour la saison 2. Laissons-les un peu tranquille. Itinérance oblige, l’équipe était réduite à seize personnes, sans compter l’équipe des « piégeurs » (trois), mais particulièrement efficace et heureusement inoxydable en cas d’alerte rouge météorologique.

Treize à table

À quatre heures, ce matin du 21 novembre, un seul volatile siffle un chant à deux notes. C’est le plus monotone de l’habituel concert de chants exotiques d’avant l’aube. Deux notes poussives, mais notre siffleur est méritant à s’époumoner dans les bourrasques et la pluie battantes. Depuis deux jours, le « camp du Comboui » vit au ralenti perché vers 1000 mètres d’altitude sur l’épaulement d’une large cuvette dans les massifs de la Côte Oubliée en Province Sud.

 

Le massif du Comboui sur la « Côte Oubliée » de la Province Sud © Claire Villemant / MNHN / PNI

Le massif du Comboui sur la « Côte Oubliée » de la Province Sud, par Claire Villemant / MNHN / PNI

 

Prévenue de l’arrivée d’une dépression le 18 novembre, l’équipe, raccourcie de trois personnes le 19, subit l’eau et le froid depuis deux jours. Le vent, haché par les reliefs, déferle en vagues puissantes, comme une houle aérienne et secoue les tentes et les esprits. La vallée à nos pieds est noyée dans les nuages et nous patientons sur notre îlot perché avec un moral mouillé comme nos chaussettes. Les maigres tentes et les bâches disponibles ne protègent plus grand chose.

 

La base de l’opération, dans le maquis arboré et la brume © Claire Villemant / MNHN / PNI

La base de l’opération, dans le maquis arboré et la brume, par Claire Villemant / MNHN / PNI

 

Philippe Grandcolas, Xavier Desmier et Yann Chavance, « évacués » le 19 en prévision d’une potentielle disette, devaient de toute façon nous quitter le 22, jour prévu pour passer hommes et matériel du premier site au deuxième, à quelques kilomètres plus au Sud sur le Kwakwé (en réalité à proximité du pic Mégi, mais on dira toujours Kwakwé par habitude). Cette lourde manipulation, forcément aérienne dans une région montagneuse sans routes ni pistes, doit mobiliser deux hélicoptères pour acheminer trois tonnes de matériel et 15 personnes. La météo nous force à modifier le calendrier.

Ce ne serait pas trop dérangeant si ce calendrier n’était pas si compliqué. Le cœur du projet de recherche repose sur le respect d’un rythme de navettes aériennes entre les différentes localités retenues. Ce rythme est dicté par la pose et la relève de pièges à insectes à des dates précises, pour comparer la richesse de la petite faune dans différentes localités forestières. Pour rendre l’expérience encore moins simple, deux équipes sont impliquées en alternance. La première (les « piégeurs ») dispose les pièges avant l’arrivée de la deuxième, laquelle, plus importante en nombre de participant, procède aussi à des collectes supplémentaires pour d’autres groupes d’organismes visés par le projet. 

Evidemment, si la météo n’est pas d’accord avec ce joli schéma, les vols des uns sont perturbés et modifient en retour les vols des autres. Et, visiblement, les éléments sont contre nous. La conséquence : des heures à remanier le planning, un embouteillage aérien, des correspondances « Comboui – Kwakwé » annulées et une pagaille digne d’une grève de la SNCF.

Nous serons encore 13 à table ce soir. Avec des scientifiques de moins en moins rationnels et de plus en plus superstitieux, il est temps que la poisse nous épargne un peu.

Water Music

Le 22 novembre, les nuages accrochés aux massifs déversent toujours des trombes d’eau. Il pleut sans discontinuer et les protections sommaires du camp sont vaincues une à une.

 

La forêt « à mousse », vers 1000 mètres © Claire Villemant / MNHN / PNI

La forêt « à mousse », vers 1000 mètres, par Claire Villemant / MNHN / PNI

 

Je me souviens de la phrase lâchée lors de la conférence de presse au Muséum le 19 octobre : « le plus gros problème de cette opération, c’est l’eau ». Et je me rappelle aussi m’être alors fait la réflexion que ne pas en préciser le sens pourrait nous jouer des tours. C’était, bien sûr, le manque d’eau que l’on envisageait comme la contrainte majeure et ce paramètre conditionna l’ensemble du scénario d’opération, en terme de nombre de jours, de personnes, de vols et de budget. Il fallait prévoir d’apporter toute l’eau nécessaire et calculer au mieux les besoins. Quatre containers souples de 500 litres chacun furent prévus pour alimenter en eau 16 personnes pendant 10 jours pour chaque camp. Ces containers, transportés à grand frais par hélicoptère, gisent désormais misérablement sur la DZ aménagée, ces grosses outres encore bien pansues tant l’eau abonde depuis trois jours.

 

La pièce principale du camp qui sert à travailler, à manger, et de refuge lorsque les tentes prennent l’eau © Claire Villemant / MNHN / PNI

La pièce principale du camp qui sert à travailler, à manger, et de refuge lorsque les tentes prennent l’eau, par Claire Villemant / MNHN / PNI

 

Pour se rassurer, le travail mené tambour battant pendant huit jours, du 12 au 19 novembre peut être considéré comme achevé. L’équipe s’est jetée sur les pentes comme si elle pressentait les jours sombres à venir. Les collectes sont satisfaisantes et chacun semble avoir assuré l’essentiel de sa tâche. Si nos deux botanistes, ruisselants mais insatiables, paraissent encore bien décidés à arpenter les forêts, échenilloir brandit, c’est plus par passion que par manque d’échantillons : 254 arbres et arbustes échantillonnés, dont plusieurs raretés comme Pycnandra Kouakouensis (l’une des trois plantes connues pour être « hyper-accumulatrice » de Nickel, sa sève contenant 20% de ce métal en poids sec) dont un seul individu était connu jusqu’alors sur le Mont Kwakwé (ou Kouakoué) à 1300 mètres. Parmi les genres et espèces récoltées, 58 et 86 respectivement n’étaient pas signalés du Comboui, ce qui n’est pas surprenant : seuls quatre botanistes sont passés dans ce secteur depuis 1870 (dont Mackee, le plus grand collecteur de plante de Nouvelle Calédonie) pour un maigre butin cumulé de 50 plantes mises en herbier. Jérôme Munzinger et David Bruy ont donc multiplié par 5 le nombre de plantes récoltées, à deux, et en huit jours.

 

Les « mots fléchés » : l’unique et salutaire distraction au camp du Comboui (45 grilles niveau 4 remplies) © Claire Villemant / MNHN / PNI

Les « mots fléchés » : l’unique et salutaire distraction au camp du Comboui (45 grilles niveau 4 remplies), par Claire Villemant / MNHN / PNI

 

Pour les autres, les appétits sont douchés, mais les bêtes collectées nombreuses et (définitivement) à l’abri dans des tubes en plastiques. Olivier Gargominy (largement assisté, il est vrai, par Marie notre aide de camp) a déjà mis en boite une quarantaine d’espèces de gastéropodes. Sachant qu’environ 170 espèces sont connues pour l’ensemble de la grande île, les données accumulées sur ces mollusques terrestres sont remarquables, en tout cas selon les dires d’Olivier. Et comme il considère son travail comme achevé, il consent à partager avec nous ses grilles de « mots fléchés ».

C’est par SMS que l’on apprend l’ampleur du phénomène météorologique en cours. Les proches, affolés par les informations parvenues en métropole, tentent de se rassurer en demandant des nouvelles. Des messages au contenu apocalyptique s’affichent sur les écrans des portables lorsque le réseau local daigne nous les transmettre : « Alerte rouge » « glissement de terrain » « personnes disparues » « jamais autant de pluie depuis 1957 ». Nous sommes les premiers surpris. Certes, il pleut beaucoup, mais, dans notre isolement en altitude, on reçoit ces nouvelles avec autant d’étonnement que le téléspectateur métropolitain.

 

Le fond de la vallée, avant le 19 novembre © Claire Villemant / MNHN / PNI

Le fond de la vallée, avant le 19 novembre, par Claire Villemant / MNHN / PNI

 

Le même fond après le 24 novembre © Claire Villemant / MNHN / PNI

Le même fond après le 24 novembre, par Claire Villemant / MNHN / PNI

 

Le feu sert à tout : sécher les échantillons botaniques, les vêtements et les pieds d’Edouard Bourguet © Claire Villemant / MNHN / PNI

Le feu sert à tout : sécher les échantillons botaniques, les vêtements et les pieds d’Edouard Bourguet, par Claire Villemant / MNHN / PNI

Aide alimentaire, recette du cochon au cochon et tohu bohu

Le 23 novembre, jour aussi humide que les précédents, Jeremy décide d’améliorer l’ordinaire. Il part sous la pluie, pieds nus (pour la discrétion), en short et teeshirt (sans raison évidente) armé du fusil laissé par Cyril. Cinq heures plus tard, transi sous la bâche qui sert d’abri, je vois apparaître une forme humaine fumante, couverte de boue et de sang. Notre chasseur chancelant, avec un cochon de 30 Kg (vidé) sur le dos, est accueilli avec les hourras qui s’imposent. Après avoir vérifié que le sang est bien celui du cochon, la bête est taillée en pièce par Marie. Nous mangerons de la viande pendant les deux prochains jours à tous les repas et sous toutes les formes.

 

Livraison de viande fraiche à domicile. Jérémy Anso nous la ramène sur son dos © Claire Villemant / MNHN / PNI

Livraison de viande fraiche à domicile. Jérémy Anso nous la ramène sur son dos, par Claire Villemant / MNHN / PNI

 

Olivier Gargominy, notre spécialiste des escargots, tond l’animal avant cuisson de multiples façons © Claire Villemant / MNHN / PNI

Olivier Gargominy, notre spécialiste des escargots, tond l’animal avant cuisson de multiples façons, par Claire Villemant / MNHN / PNI

 

Le soir du même jour, une communication avec Cyril nous confirme une fenêtre météo pour le lendemain. Il atterrit le 24 avec Sophie, l’infirmière qui remplace notre docteur, et repart avec Isa vers Nouméa. Le reste de la journée est consacrée au rangement et au pliage du campement. Le 25, la tentative de transférer le camp et les hommes au Kwakwé échoue. Nous avons à peine le temps de faire descendre l’équipe au terrain à l’embouchure de la Néfacia. À vouloir forcer les couches nuageuses, l’avant dernière rotation de passagers tourne court. Fabrice se pose avec ses quatre passagers sur la DZ, et nous nous retrouvons avec l’hélicoptère et son pilote coincés. Après deux heures d’attentes, et un début de remontage d’un camp de fortune pour passer la nuit, Fabrice repère une trouée au niveau d’un col qui mène à la mer et tout le monde se retrouve sur la côte en fin de matinée. Le matériel restant sur le Comboui.

 

Il est temps (et possible) de quitter le Comboui avec 4 jours de retard © Claire Villemant / MNHN / PNI

Il est temps (et possible) de quitter le Comboui avec 4 jours de retard, par Claire Villemant / MNHN / PNI

 

Fabrice, le pilote de la Province plaisante encore à ce moment là. Il sera bloqué 2 heures plus tard. Ca lui apprendra à venir au Comboui en teeshirt © Claire Villemant / MNHN / PNI

Fabrice, le pilote de la Province plaisante encore à ce moment là. Il sera bloqué 2 heures plus tard. Ca lui apprendra à venir au Comboui en teeshirt, par Claire Villemant / MNHN / PNI

 

L’après-midi et la soirée se passent en consultations, apartés et conciliabules. Faut-il tenter un dernier essai ? Il resterait, si ça passe, cinq jours de travail effectifs sur les dix prévus. Ce qui est encore acceptable. Mais les bulletins météo sont mauvais; certains nous disent qu’il pleuvra du samedi après-midi au mardi inclus, d’autres annoncent du mauvais temps jusqu’au vendredi, et donc une possibilité d’être bloqués. On se renseigne, on parle, on hésite. Vers 17h00, je mets un mauvais marché dans les mains de l’équipe : je suis décidé à forcer le passage le lendemain, mais je laisse à chacun la décision de poursuivre. Une discussion s’engage sur la possibilité de faire monter une équipe réduite, chacun pèse le pour et le contre avant de retrouver son lit. Aller passer cinq jours (au moins) dont trois (au moins itou) sous la pluie n’est pas enthousiasmant et ressemble plus à du gonflage de poitrine qu’autre chose, sachant que les collectes d’insectes sont à peu près nulles quand il pleut (les bestioles sont alors comme les hommes, elles s’abritent). La décision est reportée au lendemain matin. Je préviens les pilotes de se tenir prêt et de se rendre tous deux à Néfacia le samedi 26, au plus tôt.

« Air Peut-Être »

Le réveil est éclairé par un soleil nouveau, qui ne s’était pas montré depuis une semaine. Les hélicoptères sont là, nous organisons la séquence des rotations avec les pilotes sur le terrain. Cyril s’envole avec le B2 vers le Comboui pour accrocher les « big bags », ces grands sacs en plastique sanglés où l’on entasse le matériel. Isa et jasmin vont sur le Kwakwé pour les recevoir et rejoignent Eddy et Gaétan déposés en route par le B2 (Eddy voulait y aller côute que côute, il s’ennuyait ferme à Nouméa et voulait passer la deuxième partie de l’opération en notre compagnie sur le Kwakwé).

Une première grappe de colis est transférée du Comboui au Kwakwé. Je rejoins l’équipe pour leur annoncer que la manœuvre a commencé. Un ange passe. Une légère gêne s’installe, et devant l’imminence d’un voyage vers ces marécages d’altitude, certains visages se ferment. On me reproche gentiment de pousser le bouchon un peu loin. Assis sur le béton du faré, carnet de note en main, je demande à tous une simple réponse par oui ou par non, sachant que l’opération est engagée et qu’il n’est plus temps de tergiverser. 6 « ouis », 6 « nons ». J’ai à peine le temps de réaliser que c’est une bêtise de remonter le camp pour une population aussi restreinte qu’un bruit d’hélicoptère nous fait lever la tête. C’est le B2 qui approche, et maintenant qu’on le distingue, on voit pendouiller trois gros colis à 15 m sous la carlingue. Nous savons tous ce que ça signifie : c’est plié.

Reparti au terrain, Jean-Claude le pilote me confirme que « c’est bâché » sur le Kwakwé. La suite est désormais facile à envisager : rapatrier au plus vite, avant que le Comboui ne se ferme à son tour, le matériel et Cyril. Ce qui est fait illico en deux rotations. Reste à récupérer Isa et Jasmin qui sont désormais échoués sans équipements sur Kwakwé. Rien de dramatique puisque Eddy et Jasmin, qui sont décidés à rester pour collecter les pièges à la date prévue du 28 et avec de la nourriture pour plusieurs jours pourront partager leurs denrées avec le couple de naufragés. Une conversation téléphonique avec Eddy permet cependant d’envisager un scénario de sortie pour Isa et Jasmin : partir à pied en direction de la côte par l’ancienne piste minière, descendre jusqu’à trouver une éventuelle éclaircie, et envoyer l’hélicoptère à l’aveuglette dans ce secteur en espérant que la jonction se fasse.

Le pilote laisse une heure d’avance aux marcheurs avant de décoller vers le Sud. Ils sont récupérés à la volée, sans possibilité de toucher ne serait-ce qu’un patin, après avoir couru pour rejoindre la zone de visibilité. Le dernier soir sur la Côte Oubliée, avant que l’équipe ne soit rapatriée sur Nouméa en véhicules, les conversations vont bon train sur la dramaturgie matinale, et les « nonistes » peu fier d’avoir céder aux sirènes de l’abandon, et vexés parce qu’avoir dit « oui » leur aurait éviter l’affreux quolibet de « déserteur » avec le même résultat à la clé : un bain chaud à Nouméa. Quant aux « ouiistes », certains avouent malgré tout que leur secret espoir était l’échec de ce transfert à Kwakwé, mais ils sont contents que leur pari de fier-à-bras a réussi.

Pour ma part, je suis aussi soulagé d’en avoir fini tout en pouvant revendiquer d’avoir fait le maximum. Une Bérézina ? Oui, mais pas au sens populaire : une retraite stratégique, me rassure Laurent Soldati, grand spécialiste des guerres napoléoniennes (et des vélos italiens, et de plein d’autres domaines incongrus). Une drôle de roulette Russe, tout de même, avec une météo qui aurait pu laisser une équipe en morceaux dispersés entre deux sommets et un bout de côte, et du matériel répartis de façon aléatoire en trois lieux différents. Chance, malchance… c’est le vent et la pluie qui décident en ce mois de novembre, qui ressemble à janvier sur la Côte Oubliée.

Premier bilan

Il a fallut attendre quelques jours pour que l’équipe soit à nouveau rassemblée au sec à Nouméa. Si l’essentiel s’y retrouve le 27 novembre, Eddy et Gaétan ne les ont rejoint que le 30. Les quatre jours sous la pluie ne semblent pas les avoir affectés : arrachés d’extrême justesse de leur baignoire d’altitude par Fabrice le 30 à 14h15, ils repartent le 2 décembre plonger dans la rivière Ouinné pour déposer les derniers pièges Malaise de l’opération. L’eau était haute, et la moitié des pièges plus accessible à pied sec. Déposés sur le seul banc de sable « posable » pour l’hélicoptère avec Jérôme Munzinger inclus dans l’équipe commando pour décrire sommairement la forêt à Kaori abritant les pièges, c’est à la nage que les derniers précieux flacons de l’expédition « Côte Oubliée » seront rapportés à bon port.

 

Les deux derniers à rallier Nouméa. Eddy et Gaétan reviennent enfin du Kwakwé avec les précieux flacons contenant les échantillons des pièges à insectes © Tony Robillard / MNHN / PNI

Les deux derniers à rallier Nouméa. Eddy et Gaétan reviennent enfin du Kwakwé avec les précieux flacons contenant les échantillons des pièges à insectes, par Tony Robillard / MNHN / PNI

 

Un dernier vol sur le Kwakwé l’après midi pour récupérer le reste du matériel de camp conclut ces deux semaines chaotiques, à tenter d’y voir clair dans un planning raturé quotidiennement et dans les bancs de brume des vallées encaissées. Le bilan n’est pas mauvais, malgré tout. L’essentiel est sauvé : le « protocole Malaise », pièce maîtresse du dispositif de recherche, a livré ses trente flacons remplis de spécimens. Ils donneront, après tri et analyses, une image inédite de la diversité des insectes sur chacune des localités. Cette partie centrale au projet, dont l’objectif était de décrire les communautés d’insectes dans des sites forestiers distants de quelques Kilomètres pour apprécier leur différence, nous a donné des sueurs froides. Les allers et retours, les demi-tours, les reports du calendrier des vols nous ont obligé à jongler avec les dates et à ajourner plusieurs fois les rotations de l’équipe de « piégeur » dirigée par Eddy Poirier. Autour de cette colonne vertébrale du programme « Côte Oubliée 2016 », les équipes devaient compléter l’inventaire pour d’autres groupes (lézards, gastéropodes, plantes) et pour les insectes qui ne volent pas ou sont difficilement collectés dans des pièges d’interception (Orthoptères, Coléoptères). Seul le Comboui en a bénéficié, les tentatives pour transférer l’équipe sur le Kwakwé ayant avorté. Ces collectes « opportunistes » du Comboui sont cependant bien fournies, et les participants, triés sur le volet pour leur connaissance de la Nouvelle Calédonie, assurent que le travail est accompli.

Pour la plupart d’entre eux, l’attente forcée de quelques jours à Nouméa a été mise à profit. En plus des plantes dont j’ai déjà parlé (les échantillons sont pour l’heure activement séchés par Jérôme et David à l’Herbier de l’IRD) et des escargots, les entomologistes esquissent le premier portrait des familles de leur groupes d’insectes.

La quantité d’espèces est conforme aux attentes, et similaire à d’autres localités en Nouvelle Calédonie. Les forêts de l’île abritent – normalement - moins d’espèces animales que des forêts continentales. Mais elles sont, en grande majorité, particulières. Le taux de micro endémisme est considérable et si l’on collecte moins d’espèces, chaque visite d’une nouvelle vallée, d’un nouveau sommet, apporte son lot de découverte. Des dizaines d’espèces nouvelles proclamées pour le Comboui, avec une confiance accrue par rapport aux précédentes expéditions « Planète Revisitée ». Les « ça, c’est nouveau » sont prononcés avec toute l’assurance d’experts qui maîtrisent mieux qu’ailleurs la (relativement) courte liste des espèces déjà connues. Les nombres sont parlants : Tony Robillard a trouvé 22 espèces de grillons au Comboui et affirme sereinement que 11 sont nouvelles. 180 espèces de ces insectes chanteurs sont décrites dans l’archipel calédonien. On connaît une quarantaine d’espèces de Blattes de Nouvelles Calédonie, endémiques de l’île à 80%. Fred Legendre en a collectées 9 dont 5 inconnues. Et c’est la même chanson pour à peu près tous les groupes de tailles réduites. La Nouvelle Calédonie est riche en espèce, mais n’est pas très riche. Et comme ces espèces sont inégalement réparties sur le territoire, chaque mission de terrain en produit des nouvelles – pour l’expert, mais avec de grande chance de l’être pour tout le monde, endémisme aidant, - et les autres sont vite identifiées par le connaisseur. On en repart avec des listes quasi complètes, à la différence, par exemple de la Guyane (voir l’expédition Planète Revisitée 2015) où les collectes sont faramineuses, les espèces au moins 10 fois plus nombreuses pour un territoire à peine 4 fois plus grand. Mais en Guyane, les espèces sont à peu près partout les mêmes et débordent largement sur les pays voisins. Le travail de tri est donc beaucoup plus long et il faut vérifier leur présence ailleurs, dans des collections ou des publications taxonomiques souvent obsolètes.

 

Cnipsius rachis, un Phasme épineux © Tony Robillard / MNHN / PNI

Cnipsius rachis, un Phasme épineux, par Tony Robillard / MNHN / PNI

 

Un des nouveaux grillons du Comboui © Olivier Pascal / MNHN / PNI

Un des nouveaux grillons du Comboui, par Olivier Pascal / MNHN / PNI

 

Pour les groupes pléthoriques visés par cette opération (Coléoptères, Diptères et Hyménoptères) qui représentent à eux seuls plus d’un quart des espèces vivant sur Terre, il est, comme partout dans le monde, difficile de se faire une idée sur le terrain de qui git au fond des tubes. D’autant que la plupart des spécimens reposent encore au fond de nos flacons de « Malaise » à l’heure où j’écris ces lignes à Nouméa. À l’œil, les micro hyménoptères et les micro diptères sont légions (au moins en nombre d’individus). Il faudra quelques semaines pour trier les quelques milliers de spécimens et être en mesure de comparer les faunes du Comboui, du Kwakwé et de Ouinné.

Laurent Soldati, en charge de la collection de Coléoptères, fournit des indices pour la famille des Tenebrionidae dont il s’est entiché depuis longtemps (et c’est heureux pour maîtriser la connaissance d’un tel groupe : 19 000 espèces décrites dans le monde). Ces résultats sont, toutes proportions gardées, similaires dans leur facture de chiffres. Sur les 230 espèces décrites en Nouvelle Calédonie (endémiques à 90%) il en a collecté 18, dont 4 nouvelles. Sa science des Ténébrions est si vaste qu’il connaît jusqu’au nombre de spécimens collectés par le passé (et évidemment qui les a collecté et où). Il me signale la collecte d’un individu du genre monospécifique Aoupinia dont seulement 4 spécimens étaient connus jusqu’à présent. Aoupinia pseudohelea a été décrite du massif de l’Aoupinié, possiblement donc une nouvelle espèce sur le Comboui. Claire Villemant, notre spécialiste des Hyménoptères et fidèle de nos expéditions, confirme aussi pour cet énorme groupe au niveau mondial ce schéma qui semble récurent : peu d’espèces, mais toutes originales. Ce qui est vrai pour le nombre d’espèces l’est aussi apparemment pour le nombre d’individus dans les populations. Claire a fait un premier sondage dans les relevés quantitatifs (pièges « jaunes ») et la densité est faible (là aussi sans doute inférieure d’un facteur 10 à celle d’une forêt tropicale continentale comme celle de Guyane). De la nouvelle espèce à foison, mais moins de travail pour la suite. Les scientifiques fatigués remercient la Nouvelle Calédonie. À l’année prochaine.

 

Bon anniversaire la Planète (10 ans, déjà) © Claire Villemant / MNHN / PNI

Bon anniversaire la Planète (10 ans, déjà), par Claire Villemant / MNHN / PNI