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Les crevettes des eaux douces de Calédonie

Récit de l'expérience de Valentin Seizilles de Mazancourt.

Ces derniers jours, les passants ont pu remarquer un étrange individu arpentant les cours d’eau de Nouvelle Calédonie botté et harnaché, manipulant un curieux appareil, à mi-chemin entre une béquille médicale et une épuisette. Cet individu, c’est moi, et étonnamment, en train de pêcher des crevettes. « Comment ? Des crevettes en eau douce », pourrait s’étonner un touriste incrédule. Eh bien oui ! Il faut dire qu’à la différence des latitudes européennes, où ils sont limités à quelques espèces, les crustacés décapodes (crevettes, écrevisses et crabes, entre autres) sont une composante majeure de la macrofaune d’eau douce des îles tropicales. Et à ce titre, la Nouvelle Calédonie est plutôt bien lotie car pas moins d’une trentaine d’espèces y ont été répertoriées.

Il s’agit d’un groupe plutôt bien étudié, dont le premier inventaire a été réalisé dès 1911 et dont la liste s’est continuellement agrandie jusqu’à la parution d'un premier atlas illustré (Marquet, Keith & Vigneux, 2003, éditions du Muséum national d’Histoire naturelle).

Cependant, même si elle a été bien étudiée, la carcinofaune d’eau douce n’est pour autant pas si bien connue.

Avec le développement de la génétique et des techniques d’identification moléculaire, des espèces qui n’avaient pas été détectées par l’étude de leur morphologie sont mises en évidence par leur ADN. Le groupe le plus concerné par cet aspect est sans conteste la famille des Atyidae, dont le genre Caridina, le plus diversifié chez les crevettes avec près de 300 espèces décrites, représente presque un tiers de toutes les espèces de crustacés d’eau douce de Nouvelle Calédonie.

Différentes missions ont donc été conduites au cours des dernières années pour échantillonner des spécimens de crevettes destinés au séquençage. Il est alors apparu que certaines espèces réputées distinctes sont en fait une seule et même espèce, alors que, à l'inverse, d’autres espèces étaient confondues sous un seul nom. Au final, c’est toute la liste des espèces de Nouvelle Calédonie qui est à réactualiser.

C’est l’objectif que je me suis fixé, avec l’aide de Nicolas Charpin, hydrobiologiste patenté local et initiateur de l’association Vies d’Ô douce (viesdodouce.com), l’idée étant de réaliser un nouvel atlas des crustacés d’eau douce de l’île, listant toutes les espèces validées par la génétique, et avec des images en couleur de chacune pour illustrer leur variabilité.

L'un des buts de ma venue dans le cadre de l’expédition La Planète Revisitée est de récolter chaque espèce de crustacé pour que Nicolas puisse réaliser son portrait. C’est ainsi que des passants ont pu m’apercevoir en train de récolter des spécimens à l’aide de l’étrange équipement qui est un appareil de pêche électrique. Il s’agit d’un boîtier d’où sortent deux électrodes qui sont plongées dans l’eau et entre lesquelles circule un courant électrique. Les crevettes situées dans un rayon d’1,50m autour de l’appareil sont temporairement paralysées, le temps de les recueillir avec une épuisette. De retour au laboratoire, les crevettes sont identifiées, puis passent une à une dans notre studio photo où des images haute résolution sont prises par Nicolas.

Les diverses espèces ayant des préférences différentes en terme d’habitat, il faut chaque jour décider à l’avance lesquelles seront ciblées, et donc quel milieu prospecter. Certaines ne se rencontrent qu’au niveau des cascades, tandis que d’autres ne vivent qu’en eau saumâtre. Plus compliqué encore, une espèce n’est présente que dans un seul cours d’eau uniquement accessible en 4x4 suivi d'une marche escarpée dans la montagne.

« Mais pourquoi tant d’efforts pour des crevettes ? » me dirait-on. Eh bien il se trouve que près de la moitié des espèces présentes en Nouvelle Calédonie sont endémiques, c’est-à-dire qu’elles n’existent nulle part ailleurs dans le monde. Ce sont donc elles qui contribuent à faire de cette île un endroit si particulier pour la biodiversité. Mais pour être conscient de cette biodiversité, il faut d’abord les recenser, et c’est précisément ce que nous sommes en train de faire en ce moment grâce à l’expédition La Planète Revisitée.

Vue du studio photo mobile, pour photographier les crevettes directement sur place © MNHN Vue du studio photo mobile, pour photographier les crevettes directement sur place © MNHN
Nicolas en train de photographier des crevettes in situ © MNHN Nicolas en train de photographier des crevettes in situ © MNHN
Caridina typus, une des espèces les plus courantes de l’île © MNHN Caridina typus, une des espèces les plus courantes de l’île © MNHN